Innover

Selon quels critères peut-on s’assurer qu’une innovation est bénéfique pour l’environnement ? Quand elle réduit la consommation de ressources ? Quand elle promet de limiter notre impact sur la Terre ?

Pas si simple, nous dit le directeur de la chaire Bioéconomie et Développement soutenable de NEOMA BS, Nicolas Béfort. Dans un article « The promises of drop-in vs. functional innovations: The case of bioplastics » paru dans Ecological Economics, il apporte une réponse nouvelle.

Les innovations environnementales sont pleines de promesses. Mais une fois entre les mains des consommateurs, ont-elles toujours des effets positifs pour la planète ? Question saugrenue ? Pas tant que ça. Dans le cadre d’une politique transition écologique, les pouvoirs publics doivent choisir les technologies les plus efficaces. Selon quels critères orienter leurs investissements ?

C’est toute la réflexion menée par Nicolas Béfort, directeur de la chaire Bioéconomie de NEOMA. Qu’est-ce qui détermine une innovation soutenable ? Pour illustrer son propos, il s’appuie sur l’histoire du gobelet et du bioplastique. Retour en arrière.

Le gobelet en plastique a connu son heure de gloire lors de nos pique-niques sur l’herbe, ou de tout événement festif. On en mettait parfois deux l’un sur l’autre pour se servir une boisson chaude, on les utilisait une fois, on les jetait. Le problème, on le connait : le plastique se fabrique à partir du pétrole, le plastique se dégrade très mal. Deux très mauvais points.

Alors pourquoi ne pas utiliser un plastique biosourcé ? Le matériau, le PLA (acide polylactique), existe depuis les années 30. Sa matière première est la biomasse tel que l’amidon de maïs. La ressource est renouvelable, disponible et bon marché. Pendant plusieurs décennies, la médecine l’utilise pour faire des prothèses de hanches ou des fils de suture.

Dans les années 80, le PLA revient sur le devant de la scène : on a besoin de matières plastiques biodégradables et peu coûteuses pour concevoir de la vaisselle jetable. On tente. Sauf que les biotechnologies ne sont pas au point. Il faut poursuivre les recherches, demander des financements supplémentaires. Les coûts de production augmentent.

Et pour le gobelet, le PLA ne tient pas toutes ses promesses : il fond sous l’effet de la chaleur (Adieu le café chaud !) et il se dégrade très mal.  A Nicolas Béfort de rappeler qu’un « produit a des fonctionnalités intrinsèques, il est par exemple biodégradable, résistant à l’eau. Mais il a aussi des fonctionnalités attendues. Ici, on espère que le plastique retiendra le liquide. Il doit avoir les deux pour réussir ». Le PLA ne les a pas. C’est la chute. Du moins provisoirement.

 

L’effet rebond (ou paradoxe de Jevons)

 

Une innovation, qu’elle soit environnementale ou autre, suit toujours le même cycle. « Au départ, elle est pleine de promesses, et ceux qui l’inventent développent des « arguments de légitimation », explique Nicolas Béfort. Ils assurent que leur technologie va résoudre un problème, dans le cas présent celui de la transition écologique. Le PLA est sensé stopper la surproduction de matière plastique ».

Puis l’innovation est confrontée à son usage. C’est là que surgit l’effet rebond. C’est ce qui se passe, par exemple, quand on met sur les routes des voitures qui consomment peu de carburant. On pense alors épargner l’atmosphère. Mais les conducteurs roulent deux fois plus, parce que ça coûte moins cher. Le bénéfice sur l’environnement est nul.

Dans l’affaire des gobelets en plastique biodégradable, même histoire : on continue à utiliser des ressources, de la biomasse qui est plus rare que le pétrole, et on fabrique des objets dont la fonction sociale est limitée. A usage unique, ils finissent à la poubelle. Oui, mais ils sont biodégradables !

Pas si simple là encore. On ne peut le faire disparaître que dans des conditions industrielles, ce qui suppose un tri par le consommateur, et des capacités techniques de recyclage. La Chine étant équipée, le PLA est envoyé de l’autre côté du monde. Aujourd’hui, le pays commence à refuser cet arrivage. Dans ces conditions, le gobelet PLA est donc un non-sens environnemental.

 

Innovation terme à terme versus innovation fonctionnelle

 

Pour Nicolas Béfort, le bioplastique est un exemple d’innovation qu’il nomme « terme à terme » (ou drop-in). Comme peut l’être le biocarburant ou l’hydrogène. On remplace une technologie par une autre, on continue à consommer des ressources, on continue à produire, on continue à rouler ou à jeter son gobelet. Pour le directeur de la Chaire de Bioéconomie, une véritable innovation environnementale doit être une innovation fonctionnelle. Elle doit nous sortir du paradigme productiviste, elle doit modifier les usages. « Ce qui compte dans la définition d’une bonne innovation environnementale, c’est la façon dont la technologie est utilisée ».

Aussi pourquoi continuer à fabriquer des gobelets à usage unique, quand bien même sont-ils biodégradables, et pourquoi ne pas tout simplement imaginer des gobelets en plastique durable.  « Les politiques de la transition devraient favoriser les innovations fonctionnelles, c’est-à-dire celles qui rompent volontairement avec le paradigme productiviste. Parce que le problème, c’est la surproduction.

 

 

 

7 juin 2021
Nicolas Béfort

L'AUTEUR

Nicolas Béfort

Professeur NEOMA BS

Nicolas est titulaire d’un doctorat de Sciences Economiques de l’Université de Reims Champagne Ardenne. Ses enseignements à NEOMA BS portent principalement sur l’économie de la transition écologique et le développement de nouvelles pratiques soutenables. Ses travaux de recherche, au croisement de l’économie écologique, de l’économie des institutions, de l’économie de l’innovation et des transition studies, visent à caractériser la formation de nouveaux espaces économiques ou la transformation d’espaces existants face à la transition écologique. Pour cela, il étudie la bioéconomie, l’économie circulaire et le développement de formes soutenables d’agriculture. Ses recherches ont été publiées dans des revues comme Ecological Economics ou Technological Forecasting and Social Change. Au sein de NEOMA Business School, Nicolas dirige la chaire Bioéconomie et Développement Soutenable.